Lettres à Ibis de Jean Genet

Publié le par Parluisaud

9782070786497.jpg           La célébration de centenaire apporte toujours son lot de bonnes surprises. Pour le centenaire de la naissance de Jean Genet en 2010 les admirateurs de cet auteur ont été servis : conférences, mise en musique par Etienne Daho et Jeanne Moreau, ouvrages en tous genres. Parmi ces derniers, l'édition de lettres inédites : les Lettres à Ibis. Jean Genet est alors tout jeune, n'a encore rien publié (Le Condamné à mort date de 1942, alors que la première lettre date de 1932) et est engagé dans l'armée. Ibis est Andrée Plainemaison, jeune femme de son âge rencontrée dans le cadre de la revue Jeunes dont elle fait partie.

         Si l'échange épistolaire (du moins ce qu'il en reste, car il n'y a pas les lettres d'Ibis à genet) révèle une amitié profonde et une connivence sincère, il est surtout intéressant pour ce qu'il montre du futur Genet écrivain. Le jeune homme a une conscience aiguë de son style et de ce qu'il veut en faire. Certaines phrases annoncent la syntaxe riche, complexe, alambiquée qui sera la sienne et, parallèlement, il explicite cette ambition. Il écrit ainsi cette parenthèse tout à fait réjouissante, pleine d'humour et d'auto-dérision :

"(Figurez-vous, 'Bis, que jamais je n'arriverai à écrire simplement. Oh ! la chose n'est pas drôle, sachez-le. Je pédantise. Enfin, comme j'espère que mes tours, tourloutoutou, mes tours styliques vous feront sourire, je me console d'en faire. Et puis, quoi, il faut bien à chacun sa marotte et son vice : certains ont l'opéra (avec un petit o) (comment écrivez-vous o ?), certains ont le surréalisme ; j'aurai la grandiophilie.)" (lettre 9).

          Mais c'est lorsqu'il parle d'amour impossible et grandiose - thème récurrent et présent dès son premier roman Notre-Dame-des-fleurs - que son écriture prend forme. La lettre 7 esquisse ainsi son oeuvre à venir, maltraitant la langue pour la faire poésie, jouant de la tension entre amour et violence et où apparaît en creux le sacré :

"Ah ! si des aventures venaient m'intéresser. Mais non. Je marche au hasard avec lui. Il est toujours à mes côtés. Mais tuez-le. ais tuez-le. Qu'il ne m'obsède plus ainsi. Tout l'après-midi je l'ai tenu dans mes bras, j'ai baisé sa joue, mordu ses lèvres fines qui laissent passer à peine des dents plus fines, dans ses sourires. Oh ! je l'ai tant aimé, je l'adore. Sa voix, particulière et qui mue, me caresse. tout l'après-midi. Et le réveil, ce soir. Des étudiants partant en vacances chantent, et je pense à Lui qui sourit. maintenant, à l'heure que j'écris, Il est à la Coupole, avec une femme. [...]

Alors, alors, je me sens devenir atomiquement minuscule et toute douleur aiguë ou bien enfler, devenir Monde et toute Douleur, entière, parfaite douleur puissante, je suis un Monde douloureux."

Comment ne pas entendre dans la fin de ce passage les accents futurs de Mimosa, la "toute Toute" ? Et je m'étonne que Jacques Pleinemaison qui a fait cette édition ait mis à ce moment-là une note pour signifier son incompréhension de la syntaxe et du sens... Cette phrase est l'essence-même de Genet, sa force brute.

         Les autres lettres ne sont pas toujours de cette puissance, mais il est amusant d'y voir un jeune Genet aux pensées romantiques, entre désespoir amoureux et désenchantement du monde. Et surtout, l'émotion de lire en 1933 sa réflexion sur le temps qui passe lentement, où il s'imagine vivre encore 60 ans après (lettre 11), et de trouver à la fin du recueil une lettre de 1984, où il ne se souvient plus exactement de la teneur de son échange épistolaire avec Ibis, mais où on retrouve l'homme solitaire qu'il clamait être à 22 ans : "Je suis très vieux. Et très seul mais très heureux : d'être seul et vieux ? Peut-être." (lettre 21)

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Irrégulière 07/01/2011 17:28


De Genet, je ne connais en fait que le théâtre ! Mais c'est quelqu'un qui gagne à être connu !
Sinon, joli blog Miss !


Parla 07/01/2011 18:16



Merci ! Il FAUT lire Genet !