Danseur de Colum McCann

Publié le par Parluisaud

9782264040671.jpgJ'ai eu envie de relire Danseur en discutant avec les filles de Fauteuses de trouble qui ont fait un papier sur un autre roman de Colum McCann - que j'ai lu aussi -, Zoli. Danseur fut mon premier McCann et j'avais gardé de cette biographie fictionnelle du danseur Noureev un souvenir éblouissant. J'ai pourtant fait cette deuxième lecture (plus de cinq ans après la première) avec pus de difficulté et moins d'enthousiasme. Il n'en demeure pas moins cependant que, pour moi, Danseur est un grand roman.

Divisé en quatre parties - Russie, Europe occidentale, Etats-Unis, Russie - et couvrant une cinquantaine d'années, de la Seconde Guerre Mondiale au début des années 90, Danseur retrace le parcours de Rudik Noureev, de sa ville natale d'Oufa aux scènes internationales. Dès l'entrée dans le roman, nous sommes prévenus : il s'agit ici d'une fiction. Que ce soit de l'avertissement de l'auteur - "Ceci est une oeuvre de fiction" - aux derniers mots de l'épigraphe emprunté à William Maxwell - "Quoi qu'il en soit, chaque fois que nous parlons du passé, nous mentons comme nous respirons" - tout nous indique que le danseur qui va s'agiter devant nous est une figure fantasmatique, à mi-chemin entre le vrai et le faux, le réel et l'inventé. Une légende, en somme. Un mythe. Pour cela, Colum McCann choisit une narration éclatée entre plusieurs points de vue qui vont, tour à tour, sans crier gare, prendre en charge un bout du récit : une aide de camp, son professeur de danse, son mari ou sa fille, une gouvernante, un gigolo, sa partenaire Margot Fonteyn, Rudi lui-même ou un narrateur omniscient... autant de voix qui créent le faisceau qui éclaire le danseur et en révèle les différentes facettes. Enfant espiègle et passionné, jeune homme désinvolte et cynique, fils attentionné, danseur adulé, noceur avide de sexe, Noureev est à la fois tout cela et rien de cela : 

"le soir où Rudi s'est suspendu, nu, à un lustre d'un million de dollars, la fête où Rudi s'est rasé le pubis avec le rasoir d'Andy Warhol, qui l'a vendu ensuite au plus offrant, le jour où Rudi a préparé un repas pour ses amis, mis un peu de sa semence dans la sauce hollandaise, et appelé ça une recette russe secrète, le vernissage après lequel Rudi a fait l'amour avec trois garçons dans une baignoire remplie de billes passées au lubrifiant

tout le monde a sa petite histoire sur Rudi, plus choquante que la précédente - et probablement fausse - c'est donc un mythe vivant".

Mais cette pluralité des voix ne rend pas seulement le parcours d'un homme : elle confronte des personnages de toute classe sociale, de toute origine géographique, de différentes périodes de l'Histoire. Ainsi, les premières pages du roman - peut-être les meilleures avec le passage raconté par Victor - nous plongent dans la vie des soldats russes pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ça pue, ça grouille de poux, ça transpire la fatigue, la peur, le désespoir et la mort. L'écriture de Colum McCann est à ce moment-là alerte et fiévreuse, sèche, intraitable. Je dis "à ce moment-là" car son écriture s'adapte aux voix qu'ils convoquent. Il va même jusqu'à insérer des pièces documentaires : lettre, extraits d'interview, compte-rendu de ventes aux enchères. Vrais ou faux, peu importe. Ils ajoutent une épaisseur à la légende, sans toutefois faire de Noureev une idole parfaite. Le danseur est parfois insupportable, arrogant, injuste. Tout comme les autres personnages peuvent être lâches, piteux ou creux.

Danseur est alors un roman picaresque. Au XVIIè, ce type de roman donne à lire un héros qui, dans un récit initiatique, parcourt toutes les couches de la société, embrasse l'humanité. Même impression ici : de l'humain, encore de l'humain. Et au bout : la mort qui guette (le Sida, encore, toujours, pour ces héros qui, comme Mappelthorpe ont goûté à l'euphorie sexuelle dans les années 80) et surtout, pour Rudi, le poids de la trahison et l'impossibilité de retrouver l'apaisant sourire maternel. Le roman est un tourbillon de vie, ou plutôt, un ballet infini, où la belle écriture de McCann, tour à tour sèche, mélancolique, fiévreuse, enjouée, nous entraîne, sans nous lâcher.

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Elisabeth 24/01/2011 11:06


Merci pour cette très jolie nouvelle critique. Ton blog offre de nombreuses nouvelles perspectives de lecture!


Parla 31/01/2011 03:21



Merci !